Île Verte, mémoire vivante des usages populaires de l’estuaire

03/06/2026

Un paysage stratégique au cœur de l’estuaire

L’île Verte se trouve à hauteur d’Étauliers, à la frontière mouvante entre les eaux douces et salées. Longtemps, elle fut bien plus vaste qu’aujourd’hui : les cartes anciennes, comme la carte de Belleyme (XVIIIe siècle), montrent une île plus large, morcelée par des chenaux, grignotée à l’est par l’érosion, gagnée à l’ouest par des dépôts d’alluvions. Son accès dépendait de la marée, de la force du courant, et de la bonne volonté des passeurs.

Sa position entre deux rives, au débouché du port d’Étauliers, en faisait un point de repère, une halte, parfois un refuge. Les usages de l’île Verte sont marqués par cette précarité : toujours à défendre contre les crues, toujours à réinventer. Les archives départementales de la Gironde (cf. archives.gironde.fr) témoignent d’une occupation humaine continue, mais jamais massive : quelques familles de pêcheurs, des paysans à la belle saison, rarement plus.

L’île Verte et ses usages agricoles : saisonnalité et subsistance

De la prairie à la vigne

Au XIXe siècle, les recensements attestent de petites exploitations agricoles sur l’île. La terre, ici, était généreuse mais capricieuse :

  • Au printemps, les familles venaient y paître leurs troupeaux, surtout des vaches et des moutons, profitant de l’herbe abondante – précieuse quand les pâtures des rives saturaient ou inondaient.
  • En été, des lopins étaient cultivés à la main : légumes de subsistance, parfois du maïs, un peu de blé noir, et même de la vigne sur les rebords les plus secs. On signalait jusqu’à deux hectares de vignoble sur l’île avant la crise du phylloxera à la fin du XIXe (source : Jean-Pierre Poussou, L’estuaire de la Gironde, 1983).
  • Le foin récolté était fauché, séché sur place, puis transporté en barque vers le continent.

Zones inondables : adaptation et précaution

Tout sur l’île s’adaptait à la montée des eaux. On y plantait des peupliers et des saules pour stabiliser les berges et fournir du bois. Les cabanes agricoles étaient sur pilotis, avec planchers de fortune, prêtes à être abandonnées si la crue gagnait trop vite.

Production agricole Période principale Utilisation
Foin Fin juin-Juillet Alimentation animale
Légumes (haricots, pommes de terre…) Printemps-été Autoconsommation
Vigne Jusqu’en 1880 Vin local, principalement pour la famille
Bois (saules, peupliers) Toute l’année Chauffage, fabrication d’outils

Pêche et chasse : l’île, pantry naturel de l’estuaire

Éperviers, filets, carrelets : des gestes hérités du fleuve

L’un des rôles les plus forts de l’île Verte a été celui de “garde-manger” saisonnier. Les habitants des deux rives, surtout ceux des villages de Saint-Ciers-sur-Gironde et Étauliers, débarquaient à l’aube, au printemps ou à l’automne, pour tendre leurs filets.

  • La pêche à l’alose : De la mi-mars à mai, la remontée de l’alose et de la lamproie attirait des dizaines de barques autour des vasières de l’île. Les relevés de pêcheurs évoquent pour certaines saisons jusqu’à 500 kg d’aloses prises en une semaine sur la seule île (d’après Les Carnets de l’Estuaire, n°68, 2002).
  • Carrelets et pêcheries : Les familles installaient pour quelques jours des petites structures démontables – planchers, filets suspendus. Certains vestiges de pieux enfoncés sont encore visibles à marée basse.
  • Pêche au verveux et à l’épervier : Les anciens perpétuaient ces techniques dites « de filature », surveillant les mouvements du courant pour installer leurs nasses dès la mi-mars.

Chasse et marais, entre gibier d’eau et traditions orales

L’île Verte, entourée de roselières, offrait un abri idéal pour la faune. Au fil des saisons, elle attirait :

  • Canards sauvages (colverts notamment) en halte migratoire sur les vasières.
  • Oies, foulques, poules d’eau, lapins de garenne.
  • Petites bécassines et râles, chassées à la passée du matin.
Les chasseurs utilisaient des huttes camouflées de brandes, bâties juste pour la saison et démontées ensuite pour ne pas gêner la nidification. Selon les témoignages recueillis lors de l’enquête menée par le Parc naturel régional de l’estuaire en 2011 (Parc naturel régional), la chasse sur l’île n’a jamais été intensive, mais elle structurait de véritables rituels saisonniers, transmis de père en fils.

Île refuge, île ressource : usages sociaux et anecdotes locales

Ceux qui vivaient sur l’île

Loin des idées de « robinsonnades », l’habitat permanent sur l’île Verte fut toujours marginal. L’enquête historique de P. Prévost (2015) indique que, de 1820 à 1930, seules deux familles déclarèrent résider à l’année. Les autres y séjournaient pour quelques nuits, au rythme des travaux des champs ou des campagnes de pêche.

  • Cabanes de planches, hameçons aux fenêtres, toits réparés en urgence avec des draveaux (piquets de saule fendus).
  • Présence d’un puits “d’urgence”, creusé à main d’homme, mais souvent la ressource en eau douce restait très limitée.
  • Anecdote locale : durant la Guerre de 1870 puis lors de la Seconde Guerre mondiale, l’île servit de cache pour des familles traquées ou pour camoufler quelques denrées précieuses (selon la tradition orale rapportée dans Gens du Fleuve, éd. Confluences, 2011).

Île de passage, lieu d’entraide

Au-delà des usages individuels, l’île Verte fut aussi un sas d’échange entre rives septentrionales et méridionales :

  • Des familles traversaient ensemble pour fêter la Saint-Jean ou la Pentecôte, s’offrant un pique-nique improvisé.
  • Des passeurs louaient leur embarcation aux groupes, parfois pour transporter de petites marchandises, du vin, quelques volailles ou fagots.
  • Quelques traces montrent l’installation temporaire de ruches – les abeilles profitant de la floraison éphémère de l’île et des saules à chatons.

Économies de l’ombre et territoires partagés : l’île au fil des siècles

L’île des familles, microcosme d’un monde rural fluvestre

Chaque usage s’inscrivait dans un calendrier commun, lié aux cycles du fleuve. La véritable richesse venait du partage : du prêt de parcelles à l’accord tacite pour récolter à bail. Fin XIXe siècle, on recensait jusqu’à dix baux verbaux actifs entre familles d’Étauliers, de Saint-Ciers et d’Anglade pour moins de 25 hectares de terre émergée (source : Archives notariales, Étauliers/Cantineau, 1896-1904).

  • Les berges nord servaient plutôt aux pêches collectives.
  • Le centre de l’île, plus élevé, était partagé pour les foins.
  • Le bord sud, plus sauvage, était laissé à la chasse.

Avec le recul, ces partages n’étaient ni figés ni sans conflit : procès-verbaux en cas de dégradations, discussions sans fin sur l’entretien des digues, menaces liées à l’usurpation des meilleurs « trous d’alose ». Mais toujours, l’île Verte appartenait un peu à tout le monde sans jamais vraiment appartenir à personne.

Anecdote : la fabrique du “vin de l’île”

Des récits du début du XXe siècle évoquent un “vin de l’île”, issu des quelques ceps encore vaillants après le phylloxéra, que l’on buvait entre voisins, à l’ombre d’un saule, en surveillant la marée. Aucun grand cru, mais un vin léger, souvent mêlé d’eau du fleuve, pour fêter la première pêche ou la naissance d’un veau.

L’île Verte aujourd’hui, traces et héritages

L’île, vidée de ses habitants réguliers à partir des années 1960, demeure aujourd’hui une réserve, un refuge pour l’avifaune, surveillée par quelques associations de protection et les opérations Natura 2000. Les usages d’antan laissent çà et là empreintes et légendes : cabanes affaissées, pieux de pêcherie, raies sombres dans le foin retourné par les vaches.

Pour qui aborde l’île Verte, chaque détail — le cliquetis du vent dans les brandes, la courbe d’une berge, l’odeur mêlée d’argile et de sel — rappelle que l’histoire des usages n’est jamais morte. Elle irrigue encore les gestes, ranime les récits partagés à la veillée ou au retour de pêche. Un fragment vivant du patrimoine de l’estuaire, précieusement conservé au fil des courants et des mémoires.

En savoir plus à ce sujet :

Publications