Vivre avec l’estuaire : comprendre ses enjeux environnementaux
À la pointe nord de la Gironde, là où la Dordogne et la Garonne se mêlent, le fleuve devient mer. L’estuaire de la Gironde, le plus vaste d’Europe...
L’île Verte se trouve à hauteur d’Étauliers, à la frontière mouvante entre les eaux douces et salées. Longtemps, elle fut bien plus vaste qu’aujourd’hui : les cartes anciennes, comme la carte de Belleyme (XVIIIe siècle), montrent une île plus large, morcelée par des chenaux, grignotée à l’est par l’érosion, gagnée à l’ouest par des dépôts d’alluvions. Son accès dépendait de la marée, de la force du courant, et de la bonne volonté des passeurs.
Sa position entre deux rives, au débouché du port d’Étauliers, en faisait un point de repère, une halte, parfois un refuge. Les usages de l’île Verte sont marqués par cette précarité : toujours à défendre contre les crues, toujours à réinventer. Les archives départementales de la Gironde (cf. archives.gironde.fr) témoignent d’une occupation humaine continue, mais jamais massive : quelques familles de pêcheurs, des paysans à la belle saison, rarement plus.
Au XIXe siècle, les recensements attestent de petites exploitations agricoles sur l’île. La terre, ici, était généreuse mais capricieuse :
Tout sur l’île s’adaptait à la montée des eaux. On y plantait des peupliers et des saules pour stabiliser les berges et fournir du bois. Les cabanes agricoles étaient sur pilotis, avec planchers de fortune, prêtes à être abandonnées si la crue gagnait trop vite.
| Production agricole | Période principale | Utilisation |
|---|---|---|
| Foin | Fin juin-Juillet | Alimentation animale |
| Légumes (haricots, pommes de terre…) | Printemps-été | Autoconsommation |
| Vigne | Jusqu’en 1880 | Vin local, principalement pour la famille |
| Bois (saules, peupliers) | Toute l’année | Chauffage, fabrication d’outils |
L’un des rôles les plus forts de l’île Verte a été celui de “garde-manger” saisonnier. Les habitants des deux rives, surtout ceux des villages de Saint-Ciers-sur-Gironde et Étauliers, débarquaient à l’aube, au printemps ou à l’automne, pour tendre leurs filets.
L’île Verte, entourée de roselières, offrait un abri idéal pour la faune. Au fil des saisons, elle attirait :
Loin des idées de « robinsonnades », l’habitat permanent sur l’île Verte fut toujours marginal. L’enquête historique de P. Prévost (2015) indique que, de 1820 à 1930, seules deux familles déclarèrent résider à l’année. Les autres y séjournaient pour quelques nuits, au rythme des travaux des champs ou des campagnes de pêche.
Au-delà des usages individuels, l’île Verte fut aussi un sas d’échange entre rives septentrionales et méridionales :
Chaque usage s’inscrivait dans un calendrier commun, lié aux cycles du fleuve. La véritable richesse venait du partage : du prêt de parcelles à l’accord tacite pour récolter à bail. Fin XIXe siècle, on recensait jusqu’à dix baux verbaux actifs entre familles d’Étauliers, de Saint-Ciers et d’Anglade pour moins de 25 hectares de terre émergée (source : Archives notariales, Étauliers/Cantineau, 1896-1904).
Avec le recul, ces partages n’étaient ni figés ni sans conflit : procès-verbaux en cas de dégradations, discussions sans fin sur l’entretien des digues, menaces liées à l’usurpation des meilleurs « trous d’alose ». Mais toujours, l’île Verte appartenait un peu à tout le monde sans jamais vraiment appartenir à personne.
Des récits du début du XXe siècle évoquent un “vin de l’île”, issu des quelques ceps encore vaillants après le phylloxéra, que l’on buvait entre voisins, à l’ombre d’un saule, en surveillant la marée. Aucun grand cru, mais un vin léger, souvent mêlé d’eau du fleuve, pour fêter la première pêche ou la naissance d’un veau.
L’île, vidée de ses habitants réguliers à partir des années 1960, demeure aujourd’hui une réserve, un refuge pour l’avifaune, surveillée par quelques associations de protection et les opérations Natura 2000. Les usages d’antan laissent çà et là empreintes et légendes : cabanes affaissées, pieux de pêcherie, raies sombres dans le foin retourné par les vaches.
Pour qui aborde l’île Verte, chaque détail — le cliquetis du vent dans les brandes, la courbe d’une berge, l’odeur mêlée d’argile et de sel — rappelle que l’histoire des usages n’est jamais morte. Elle irrigue encore les gestes, ranime les récits partagés à la veillée ou au retour de pêche. Un fragment vivant du patrimoine de l’estuaire, précieusement conservé au fil des courants et des mémoires.