Fragments de temps : Traces et indices archéologiques autour de l’île Verte

07/06/2026

L’île Verte : Un point d’ancrage dans l’histoire de l’estuaire

L’estuaire de la Gironde, vaste zone de confluence entre la terre et la mer, est bien plus qu’un paysage : c’est un carrefour de passages, de souverainetés et d’activités invisibles. Au cœur de cet univers mouvant se détache l’île Verte, modeste mais singulière, isolée entre les eaux limoneuses. Storelle de hérons, refuge de pêcheurs, promontoire de mémoire, elle conserve pourtant, sous ses herbes et ses galets, des traces silencieuses du passé. Autour d’elle, les rives de l’estuaire livrent peu à peu leurs secrets sous l’œil patient des archéologues et des curieux.

D’un rivage à l’autre : Contexte archéologique autour de l’île Verte

L’île Verte n’a pas la renommée archéologique de Blaye ou de Talmont, mais ses alentours restent prisés par chercheurs et amateurs. Les zones riveraines, du port de Saint-Seurin-de-Cursac aux marais de Gauriac, recèlent les signes d’une occupation humaine continue. Les itinéraires fluviaux étaient déjà parcourus il y a plus de deux mille ans, reliant villages, nécropoles et domaines viticoles romains.

Une caractéristique majeure de cette zone réside dans la sédimentation rapide du fleuve, qui recouvre et préserve les traces de l’activité humaine. L’érosion, les remontées de vase et le mouvement constant des bancs de sable rendent toute prospection archéologique complexe – mais aussi pleine de découvertes surprises.

Principaux indices archéologiques recensés

Reste d’occupation gallo-romaine

  • Villae rurales et fragments de tuiles : Sur la rive droite, à proximité de Valeyrac et Gauriac, plusieurs tessons de tegulae (tuiles de type romain) et de céramiques sigillées ont été retrouvés. Ces artefacts évoquent la présence de riches fermes gallo-romaines, exploitées jusque tard durant l’Antiquité.
  • Monnaies et outils : Des monnaies en bronze et petits outils agricoles ont été extraits des sols lors de travaux ou de crues, principalement datés du Ier au IIIe siècle de notre ère.
  • Le site des “roches de Valuzan” :À quelques kilomètres en amont, ce promontoire calcaire a livré des fragments de murs et des fosses, interprétés comme des installations portuaires ou entrepôts antiques (source : Service régional de l’archéologie Nouvelle-Aquitaine).

Indices médiévaux et carolingiens

  • Anciennes fortifications : Les abords de l’île, notamment face à Macouba, montrent des enrochements et murets dont l’âge remonte parfois au Haut Moyen Âge. Certains blocs porteraient encore des marques de taille attribuées aux périodes carolingiennes.
  • Poteries et objets de pêche :Dans les vasières, des pots à sel, ancres en pierre et pointes de harpons en fer rappellent l’exploitation médiévale du poisson et du sel, deux ressources clés du secteur.

Les traces modernes : pêcheries et vie fluviale

  • Cabanes ostréicoles et piles de pontons : Les vestiges les plus visibles ponctuent la zone intertidale : piquets de bois, souches calcinées de pontons, restes de carrelets. Sur d’anciennes cartes marines du XVIIIe siècle, on repère les premières mentions de ces aménagements autour de l’île Verte.
  • Epaves et embarcations : On recense une dizaine d’épaves de péniches ou de bateaux de pêche enfouis près de l’île ou échoués sur les berges lors de fortes tempêtes, telle la “Saint-Fortuné” documentée par l’Inventaire général du patrimoine (Bordeaux) en 1897.

Archéologie sous-marine : un terrain d’enquête singulier

L’estuaire n’est pas un site musée, les découvertes n’y apparaissent jamais intactes. Les indices sont parfois livrés par la mer elle-même, surtout après les crues ou les tempêtes hivernales.

  • Ancores antiques : Des équipes de plongeurs bénévoles encadrées par l’ADRAMAR (https://www.adramar.fr) signalaient dès les années 1980 la présence d’ancores en pierre et en plomb, remontant à la fin de l’Empire romain, dans les chenaux proches de l’île Verte.
  • Fragments de vaisselle : Dénichés dans les alluvions, des tessons de céramique noire ou rouge (type “terra nigra” et “sigillée”), parfois au cœur de casiers de pêche égarés.
  • Outils en silex : Quelques pièces isolées témoignent d’une occupation bien plus ancienne, probablement protohistorique ; la datation reste difficile du fait du brassage des alluvions, mais la présence d’une hache polie sortie du lit secondaire près de Saint-Androny en 2012 en atteste (Source : Revue Aquitania, 2015).

Carte des indices remarquables autour de l’île Verte

Lieu Époque Type d’indice État de conservation
Rive droite (Valeyrac à Gauriac) Gallo-romain Tuiles, monnaies, céramiques Fragmentaire
Roches de Valuzan Antiquité Murs, fosses, pierres taillées Éparpillé, souvent sous la vase
Près de l’île Verte Moyen Âge Murets, enrochements, outils pêche Dissimulé sous la végétation
Chenaux et estey autour de l’île Antiquité – Moderne Ancores, épaves, vaisselles submergées Variable, selon crues et tempêtes

Un paysage où la mémoire s’efface… et réapparaît

La fragilité de ces traces force à l’humilité. À l’échelle d’une île qui change de forme à chaque crue majeure, rares sont les vestiges qui survivent plus de quelques décennies sans intervention humaine. Pourtant, les découvertes récentes sont parfois rendues possibles par de simples promeneurs, ou par des pêches accidentelles.

  • En janvier 2014, plusieurs tessons antiques ont été retrouvés après une inondation sur la rive sud, prouvant l’intérêt d’observer les rives après les grandes marées (Source : Société Archéologique de Bordeaux).
  • Certains anciens du pays rapportent avoir extrait, lors d’hiver rigoureux, des tronçons de pieux en chêne massif datés au carbone 14 du XIIe siècle.
  • Le retrait progressif des vignes face à la montée des eaux laisse parfois affleurer des artéfacts enfouis pendant des siècles.

Aujourd’hui, la grande majorité des vestiges découverts restent non protégés, mis à part quelques campagnes de fouilles ponctuelles menées par l’INRAP ou la DRAC, notamment en 1999 et 2017 (source : Bulletin Archéologique de Bordeaux). L’urgence de préserver ces témoignages se fait d’autant plus forte que l’érosion, le sillage des paquebots et le réchauffement climatique accélèrent leur disparition.

L’île Verte demain : Observer, écouter, transmettre

Autour de l’île Verte, chaque marée révèle ou dissout un pan du passé. Ce paysage, jamais figé, invite amateurs, chercheurs et habitants à une vigilance partagée. Offrir une voix à ces indices fragiles, c’est aussi continuer à raconter l’estuaire autrement. Alors, en marchant sur ses berges ou lors d’une traversée silencieuse, il suffit parfois de baisser les yeux — ou de prêter l’oreille — pour percevoir, sous les roseaux et la vase, l’écho subtil des hommes d’avant.

Les indices archéologiques ici n’ont rien de monumental : pas de grande pierre dressée ni de temple en ruine, mais une série de traces ténues, nourries de patience, d’attention, d’eau et de lumière. Ce sont elles, modestes éclats de mémoire, qui façonnent la véritable identité de l’île Verte — singulière, mouvante, indissociable de la trame vivante de l’estuaire.

Pour découvrir ces témoignages et en apprendre davantage, n’hésitez pas à consulter les ressources du Service régional de l’archéologie Nouvelle-Aquitaine, les publications de la Société Archéologique de Bordeaux ou les archives libres de l’INRAP (https://www.inrap.fr).

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