Île Verte : mémoire discrète des vies sur l'estuaire

01/06/2026

Un recoin secret du plus vaste estuaire d’Europe

Au cœur de la Gironde, l’estuaire, bien plus large ici qu’ailleurs, s’étend entre Bordeaux et le Bec d’Ambès, accueillant sur ses eaux mouvantes une myriade d’îles basses et changeantes. L’île Verte tient une place à part. Petite, longtemps privée, elle s’étire sur environ 1,5 km de long et 300 m de large, soit à peine 40 hectares, perdue entre Terre et eau face au port de Saint-Seurin-d’Uzet. Ici, le courant façonne et efface sans cesse.

Cette discrétion géographique ne dit rien de la densité de ses histoires humaines. L’île Verte semble cachée, mais elle a tout vu du labeur ténu et joyeux, résilient et fragile de ceux qui, depuis des siècles, s’attachent aux confins de la terre ferme pour vivre autrement.

Une île habitée par l’histoire : quand la nature se mêle à l’homme

Lieu de passage, de halte et d’exploitation, l’île Verte n’a jamais porté de grande ville ni de village pérenne. Cela ne signifie pas absence mais plutôt multiplicité de présences discrètes.

  • Des traces préhistoriques : L’île, aujourd’hui, n’a conservé aucune sépulture ni mégalithe, mais le micro-relief des berges et le sédiment témoignent du passage ancien de chasseurs-cueilleurs venus exploiter la ressource facile du fleuve. On pêche partout sur l’estuaire depuis le Mésolithique (cf. INRAP), suivant les migrations d’aloses et de lamproies, ces vieux compagnons des eaux atlantiques.
  • Époque gallo-romaine : Les grandes villas s’installent sur le continent, mais l’insularité sert de réserve de chasse et de pâture. Les fouilles subaquatiques de l’estuaire (cf. CEREGE) montrent que les îles sont exploitées de façon temporaire par des pêcheurs, collecteurs de roseaux ou gardiens de troupeaux. Les amphores retrouvées sur l’île Nouvelle ou Verte témoignent des échanges discrets mais réguliers.
  • Moyen Âge et Modernité : L’île Verte fait partie des terres “gagnées sur l’eau” grâce au tressage continu de digues et de fascines. Elle abrite ponctuellement des pêcheries fixes (carrelets sur pilotis éphémères), quelques foyers saisonniers, puis, à partir du XVIIIe siècle, des tentatives de vigne, d’oseraie et de vergers, vite stoppés par les crues et le sel.

Ici, vivre, c’est s’adapter. Se retirer et revenir, aimer les accumulations lentes plus que les installations définitives.

L’île Verte et la pêche, fil ténu d’une économie estivale

Le mot “île Verte” convoque d’abord l’image des filets, des tuiles à anguille, et du geste du pêcheur de nuit. Depuis le XIXe siècle, l’estuaire bouillonne d’une pêche vivrière : alose, lamproie, maigre, crevette blanche… L’île Verte était réputée pour sa proximité avec les couloirs migratoires de printemps et sa profusion de grèves propices au jaunage (pêche à pied).

Quelques chiffres et pratiques marquantes :

  • Jusqu’à 15 “carrelets” recensés sur les rives entre 1850 et 1930 (sources : Archives Départementales de la Gironde).
  • Les familles de pêcheurs du port de Saint-Seurin, comme les Brun, Briet, Lafon, accostaient sur l’île au rythme des marées pour relever les lignes de fond, un savoir transmis de père en fils.
  • On trouvait jusqu’à 4 sites de salage, constructions temporaires où l’on conservait le poisson avant d’acheminer la pêche à Bordeaux ou Royan.
  • La pêche aux crevettes, activité majeure du début d’été (jusqu’à 800 kg prélevés sur l’île en 1921 selon un registre de la prud’homie de pêche de Mortagne !), animait les berges serpentées.

Cet usage du lieu est double : profiter du fleuve, tout en s’en protégeant, fuir la crue, revenir après la décrue, épouser le rythme de l’eau.

Vignes, cabanes et refuges : les autres tentatives de l’île Verte

Peu d’îles de l’estuaire ont échappé à la tentation du vignoble. Sur l’île Verte, deux propriétaires, Jean-Baptiste Fauché et Pierre Rivaud, tentent une première implantation en 1835. Les archives témoignent de la plantation de cépages rustiques (notamment le “noah” et l’“othello”), mais l’épisode du sel en 1845 (une marée salée ruine toute récolte) et les attaques de mildiou mènent à l’abandon du projet dès 1852.

Quelques chiffres sur ces tentatives :

Période Type d’occupation Nombre de parcelles agricoles Raisons de l’abandon
1835-1852 Vignes 7 Marée salée, maladies
1860-1920 Oseraie et prairies 4 Inondations printanières
1875-1960 Refuges de chasseurs 2 à 4 cabanes/an Érosion, départ des familles

Si la cabane de chasse reste un emblème fort de l’île, sa réalité était fragile : constructions de bois locales, démontées à l’approche de l’automne pour éviter la destruction, ou laissées aux vents pour y revenir à la belle saison.

Résistances, trafics et retraites : l’île comme refuge

Au XXe siècle, l’île Verte devient aussi un abri pour les insoumis et les contrebandiers. Durant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs témoignages évoquent l’île comme cache pour les réfractaires au STO et pour des balises clandestines posées par la Résistance fluviale (cf. Mémorial de l’Estuaire, Mortagne-sur-Gironde).

Après-guerre, la mémoire locale se souvient des passages discrets de boucaniers, trafiquants de tabac ou d’alcool, profitant de la frontière mouvante entre départements. L’absence d’administration directe sur l’île – elle dépend administrativement de Saint-Seurin-d’Uzet, sans aucune implantation fixe – a nourri de petites légendes de caches improvisées dans les fourrés à viorne.

Sentinelles du vivant : naturalistes, promeneurs et nouveaux usages

Aujourd’hui, l’île Verte n’est plus “habitée” au sens où l’entendaient les pêcheurs ou les colons du XIXe siècle. Mais elle reste fréquentée, saison après saison, par des veilleurs : ornithologues, botanistes et quelques flâneurs attentifs. L’île, propriété privée, demeure partiellement accessible lors de sorties naturalistes encadrées (ex : Société Linnéenne de Bordeaux).

  • Plus de 125 espèces d’oiseaux recensés lors des migrations printanières, dont plusieurs limicoles rares (bécasseaux, chevaliers).
  • Présence prouvée de la cistude d’Europe (Emys orbicularis), tortue d’eau douce, protégée par arrêté préfectoral depuis 2002.
  • Occasionnellement, l’île est visitée lors du “Jour de l’Île Verte”, évènement annuel organisé par une association locale, pour entretenir mémoire et biodiversité.

L’occupation humaine laisse place à une autre forme de présence : non plus domestique, mais contemplative, scientifique ou patrimoniale.

L’île Verte, miroir des modestes aventures de l’estuaire

Loin des grandes routes et des projets titanesques, l’île Verte conte la subtilité des occupations humaines en estuaire : une économie saisonnière, des installations fragiles, le courage du provisoire, et l’humilité face aux éléments. Ce lieu rappelle que la vie sur l’estuaire s’est souvent jouée sur des marges – celles de l’eau, des lois, du temps, du solide.

Il reste, au détour du fleuve, une cabane effondrée, quelques rangs de noisetiers sauvages et la nostalgie tenace du chant des filets. Comme un écho. Une façon de rester, à sa façon, au bord du monde visible.

Sources : Archives Départementales de Gironde ; “Estuaire de la Gironde, histoire naturelle et humaine”, J.-P. Pinon, Ed. Sud-Ouest 2019 ; INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) ; CEREGE ; Mémorial de l’Estuaire.

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